La création des identités nationales - Anne-Marie Thiesse
- In Livres Essais
- Mis à jour le 24 Mai 2007
- By Sandrine Dereu
- Affichages : 3785
Un petit ouvrage du Points/Seuil peut nous
aider à cadrer ce concept, à comprendre ses enjeux et à savoir les mettre en
perspective. Son titre ? La création
des identités nationales. Son propos ? Répondre à cet enjeu
fondamental « les débats actuels qui
mettent en avant la notion d'intégration engagent la question essentielle en
l'esquivant : dans quoi précisément les étrangers vivant sur le territoire
national doivent-ils s'intégrer et quelles sont les preuves tangibles
qu'ils doivent fournir de leur volonté et de leur capacité de le
faire ? ». Son avantage majeur, outre la pertinence du
propos : avoir été écrit bien avant la polémique soulevée par notre
nouveau président : sa première parution remonte à 1999. Autre
avantage : l'auteur, Anne-Marie Thiesse, est directrice de recherche au
CNRS. Bien loin, donc, d'un discours que l'on pourrait aisément balayer en le
qualifiant de partisan. Les faits, rien que les faits. Voilà ce qu'elle nous
propose. Avec un brio certain. Sans dogmatisme, mais avec force documentation
et anecdotes pertinentes. Un exemple ? Tout le monde a un jour parlé ou
entendu parler de « nos ancêtres les Gaulois »... Mais qui sait
vraiment d'où vient cette idée, fausse en termes génétiques mais ô combien
fédératrice du point de vue politique ? Pas grand monde, à part Anne-Marie
Thiesse et ses lecteurs. Voici ce qu'elle nous apprend : Au moment de la
révolution française, cela fait « près de deux siècles [que] court en France,
avec plus ou moins de vitalité, la thèse selon laquelle le pays est occupé par
deux populations. La plus primitive, descendant des Gaulois aurait été réduite
en esclavage par les envahisseurs Franks et, de cet asservissement serait issue
la distinction entre le tiers Etat et la noblesse. La théorie de la double population avait été initialement lancée par
une aristocratie soucieuse de poser, contre l'absolutisme royal, la légitimité
irréfutable des droits nobiliaires. En la faisant découler, non de la faveur
royale, mais du droit de conquête, elle affirmait ses privilèges intangibles.
La thèse, évidemment, peut être retournée contre la noblesse dès lors
qu'apparaît l'idée de nation comme communauté originelle du Peuple.
L'aristocratie, en se disant étrangère à la nation, s'en exclut elle-même. [...] La
thèse de la double population sera reprise par les historiens libéraux comme
Augustin Thierry ou Guizot, qui, en 1829, interprète la Révolution comme un
conflit ethnique ». Ou, pour reprendre des termes plus contemporains,
une guerre de décolonisation. CQFD.
Aussi croustillantes soient-elles, Anne-Marie
Thiesse est loin de se contenter de ce type d'anecdotes. Si elles donnent
indéniablement du relief et une saveur particulière à son récit, celui-ci est
on ne peut plus construit. En 300 pages, la chercheuse replace le concept d'identité
nationale dans son contexte historique, depuis son émergence au XVIIIe siècle
jusqu'à nos jours. Et ce, dans toute l'Europe. Selon un schéma chronologique
qui va de l'identification des ancêtres jusqu'à l'identité européenne et
passant par la construction du folklore et l'avènement de la culture de masse. La
4e de couverture explicite cette structure : "les identités nationales ne sont pas des faits de nature mais des constructions.
La liste des éléments de base est aujourd'hui bien connue : des ancêtres
fondateurs, une histoire, des héros, une langue, des monuments, des paysages et
un folklore. Sa mise au point fut la grande oeuvre commune menée en Europe
durant les deux derniers siècles. Le militantisme patriotique et les échanges
transnationaux d'idées et de savoir-faire ont créé des identités toutes
spécifiques mais similaires dans leurs différences". Des différences
dont nous sommes à la fois les héritiers et les garants inconscients. D'où la
nécessité pour chacun de lire cet ouvrage d'Histoire avec un grand h. Bien loin
de cette science instrumentalisée qui vise à faire de nous des citoyens dociles
mais non modèles. Tout simplement indispensable.
La création des identités nationales - Anne-Marie Thiesse. Points/Seuil.





