On achève bien les cadres - Barbara Ehrenreich
- In Livres Essais
- Mis à jour le 24 Juin 2007
- By Francis Rozange
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Article
Nickel and dimed eut beaucoup de succès aux États-Unis, il relatait la misère quotidienne du prolétariat américain vue de l'intérieur, Barbara Ehrenreich s'était faite engager comme serveuse, femme de ménage, aide-soignante à domicile... un constat accablant qui valut à l'auteur les remarques amères de cadres limogés, se plaignant qu'on passait sous silence leur enfer en col blanc. Pari relevé par Barbara Ehrenreich qui décide de se glisser dans la peau d'une communicante recherchant un travail dans une grande entreprise, elle se fixe même un budget : environ 6.000 dollars.ayant les moyens, Barbara part d'abord en quête d'un coach, dont le nombre double tous les trois ans. Les coachs aux États-Unis sont parfois eux-mêmes chomeurs, ce qui ne les empêche pas de conseiller les autres sur la manière de trouver du travail. N'importe qui peut s'improviser coach, même s'il existe des formations spécifiques. Les entretiens sont téléphoniques, et sont facturés en général deux cents dollars de l'heure. Molton, ex-analyste en recherche militaire soviétique, trace son profil en s'inspirant des personnages du magicien d'Oz et, pour seulement 60$, lui fait passer un WEPPS : Wagner Enneagram Personality Style Scales. L'une des relations de Molton, Joanne, se chargera de la conseiller tout spécialement pour son CV, au tarif de 400$ par mois : le même que Kimberly qui elle prone un coaching coactif. Elle a aussi son questionnaire, Kimberly : l'indicateur typologique de Myers-Briggs. Il a été conçu par une femme au foyer dans les années quarante et destiné à ranger les êtres humains dans seize cases différentes. Selon Barbara Ehrenreich il est utilisé par 89 entreprises du Fortune 100, bien que sa totale inanité soit démontrée.
En plus du coaching, il y a les réunions de chômeurs, gratuites ou payantes. Certaines d'entre elles sont destinées à faire vendre des séminaires. La scène dépeignant l'animateur de l'un de ces séminaires en train de fondre en larmes est hilarante, si l'on aime rire jaune... Mieux vaut en effet prendre ce livre au second degré car il n'est pas si éloigné que cela de la situation française et l'on se reconnaîtra aisément dans ces chomeurs désespérés. Le bilan sera d'autant plus amère que Barbara Ehrenreich échouera dans le but qu'elle s'est fixé : trouver un emploi de cadre. Même les offres glauques de démarchage auront été maigres... Il est vrai qu'avec un CV bidon et un âge déjà trop avancé -on n'est plus rien après 45 ans, comme en France- Barbara Ehrenreich accumulait les handicaps. Reste en définitive un livre passionnant non pas tant sur le chômage des cadres que celui du marché, juteux, du chômage des cadres...
Essai. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-France Girod. Broché: 344 pages. Editeur : Grasset & Fasquelle (9 mai 2007).
Présentation de l'éditeur
Barbara Ehrenreich est l'une des essayistes politiques et sociales les plus respectées aux Etats-Unis. Elle s'est vue récompenser par de nombreux prix, et ses ouvrages connaissent un succès commercial grandissant. Elle a publié chez Grasset en 2004 L'Amérique pauvre, comment ne pas s'en sortir en travaillant, qui avait figuré dans la liste des best-sellers du New York Times.Le constat est glaçant : les cadres ne sont pas épargnés par la précarité. En 2003, 20% des chômeurs américains étaient des cadres, et ils sont de plus en plus nombreux à accepter des emplois qui représentent une véritable ascension... vers le bas. Après L'Amérique pauvre, Barbara Ehrenreich s'attaque à ce qui se révèle vite une impasse : chercher un travail...
Selon sa technique éprouvée (" dans la peau de... "), elle endosse ici l'identité d'un cadre en Relations Publique en " transition " (" chômage " est un gros mot, politiquement correct oblige). Son but : trouver n'importe quel emploi correspondant à son profil, quelle que soit l'entreprise, et le lieu. Mais ni les conseils des " coaches de carrière " achetés à prix d'or (assortis de tests de personnalités douteux) ; ni les journées passées à hanter les sites Internet, armée de CV et de lettres de motivations, à courir ici et là pour nouer des contact (c'est le monde merveilleux du " réseautage "), des réunions de chômeurs aux forums pour l'emploi, en passant par les séminaires de perfectionnement fréquentés par des professionnels, ne lui permettent, après plus de 6 mois d'une détermination farouche, de décrocher ne serait-ce qu'un entretien acceptable. Elle se voit offrir un poste de représentant de commerce en produits de beauté ou en assurances, c'est-à-dire, aux Etats-Unis, un très faible salaire, et une absence de mutuelle et de garanties sociales.
A travers le récit d'un échec, d'humiliations constantes, Barbara Erhrenreich révèle avec humour l'envers du décor d'une Amérique " dynamique " : le monde cruel d'entreprises toutes-puissantes, disposant à loisir de cadres jetables, corvéables à merci, fondus dans le moule d'un conformisme nécessaire à leur survie. Barbara Ehrenreich décrit un paysage social sinistré, entre l'isolement des cols blancs, dressés à l'esprit d'entreprise et incapables de solidarité, et le développement parallèle de tout un business d'accompagnement ô combien rentable, du coaching au prosélytisme religieux déguisé en réunions d'aide aux chômeurs... Ni le travail, ni la bonne volonté ne semblent avoir partie liée avec la réussite, et le rêve américain fait pâle figure...
Une préfiguration de notre " rêve français " ? A l'heure où le malaise des cadres s'amplifie dans l'Hexagone, un livre à méditer





