Au secours pardon - Frédéric Beigbeder
- In Livres Domaine francophone
- Mis à jour le 07 Juin 2007
- By Francis Rozange
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Article
L'explication du titre se situe vers la fin du livre, il s'agit d'un court extrait d'un dialogue vasouillard entre le narrateur et son égérie, Elena Olvavovna Voycheva. Ca Frédéric, c'est juste pour te montrer que j'ai bien lu ton livre jusqu'au bout, mais comme j'ai beaucoup souffert ne pense pas t'en tirer à si bon compte : tu te la joues vraiment trop flemmard.Bref, il s'agit de la suite de 99 francs avec le grand retour de Octave qui est sorti de prison pour diriger la campagne présidentielle du parti communiste en 2002 et animer une émission en primetime pendant 99 jours. Non non, nous ne sommes pas en train de plaisanter, c'est bien dans le livre, Frédéric Beigbeder faisant encore moins semblant que d'habitude d'être un autre que lui-même, on est donc prié de croire qu'une condamnation pour complicité de meurtre aux Etats-Unis se négocie quelque chose comme quinze jours avec sursis.
Evidemment, la vérité est ailleurs : il s'agissait d'accompagner la sortie du film. Quant au « pari » de sortir Au secours pardon début juin avec les livres de l'été plutôt qu'à la rentrée littéraire, il s'agit plutôt de lucidité : le livre est tout simplement trop mauvais. En septembre, Frédéric Beigbeder prenait le risque d'être lu, tandis qu'en juin tous les chroniqueurs ont les pieds dans l'eau et commencent à lire les épreuves de la rentrée.
Cela étant, Frédéric Beigbeder revient sur la thématique qui lui a valu la gloire : Octave est devenu scout en Russie et il est chargé de découvrir le nouveau visage de « L'idéal, parce que je suis unique ». Dans les toutes premières pages, on frétille un peu, on se veut bon public et l'on retrouve ce cynisme qui faisait merveille dans 99 Francs. Hélas cela ne dure pas : Frédéric Beigbeder enfonce les portes ouvertes de la symétrie des traits, les gens beaux réussissant mieux que les pas-beaux, etc. Et tout le problème est là : autant la publicité est pour le profane un univers aussi mystérieux qu'hermétique, autant les top-modèles font les choux-gras de la presse et de la télévision depuis plus d'une décennie : on sait tout sur les mannequins qui refusent de se lever le matin pour moins de x milliers d'euros, on sait tout sur les fêtes, la coke, et même les directeurs d'agence qui parfois finissent en prison pour proxénétisme. Mieux encore, contrairement aux journaux Frédéric Beigbeder édulcore son propos : rien sur l'anorexie, rien sur ces filles qui vomissent dans les toilettes pour ne pas grossir, rien sur les opérations esthétiques dangereuses, voire meurtrières. Pour quiconque souhaiterait en savoir davantage sur les coulisses du mannequinat, il en en apprendrait plus dans n'importe quel féminin ou reportage de TF1 ou M6 programmé vers 22h30.
Pour être honnête, tel n'est pas le sujet du livre : Frédéric Beigbeder traite en réalité de la Russie et de l'amour. Ou du moins, il essaye car il y a un autre problème : l'écriture. C'est que le narrateur prend pour prétexte une confession à un père orthodoxe pour user et abuser du langage parlé : pas celui des tontons flingueurs ou des enfants du paradis, mais plutôt « salut mon pote, ça baigne ? ». Et sur le fond, Frédéric Beigbeder se pique de vouloir réfléchir, mais n'est pas Houellebecq qui veut : ses thèses plombées de citations oscillent entre l'évidence et le ridicule. Un pensum auquel il convient enfin d'ajouter la vulgarité déjà subie dans l'égoïste romantique, au hasard et de mémoire « rien de plus beau que le filet de bave de deux filles en train de s'embrasser ». Et puis il y a les personnages, toujours aussi invraisemblables. Cette brave Léna, fillette de quatorze ans, non seulement cite Kant et Platon tout en expliquant à Octave le paradoxe de Schrödinger, mais elle le fait en anglais et non dans sa langue natale....
On a bien compris que Frédéric Beigbeder est partout, ne laissant personne d'autre s'exprimer sinon Beigbeder Frédéric. Un peu embarrassé, il se fend malgré tout d'une explication oiseuse "les filles russes sont plus cultivées que les françaises". Et lorsqu'il se pique de descriptions, donc d'essayer d'écrire un tout petit peu, il se ridiculise. Voyons voir par exemple comment il dépeint la sublime Léna qui s'étale sur pas moins de cinq pages (extraits des pages 174 à 179).
- Ses ongles collectionnaient les doigts
- Les poignets osseux de fragilité grège, deux litchis ?
- Ses paumes
mériteraient chacune un psaume
- Les nichons petits mais aussi durs que ceux d'une statue
- Ses cheveux étaient jaunes comme le lustre sous lequel j'étais vautré
- Vous me direz, les papillons ne butinent pas, ce sont les abeilles, et je vous dirai : ta gueule, mon sous-patriarche.
- A travers la mousseline on devinait les seins durs et mous, mous et durs, (bref : dours).
A se demander si, à défaut de Pope, Frédéric Beigbeder ne
devrait pas au moins recourir aux services d'un exorciste.
Au secours pardon - Frédéric Beigbeder. Grasset.Présentation de l'éditeur
Frédéric Beigbeder est né à Neuilly-sur-Seine en 1965. Il est l'auteur, notamment, de L'Amour dure trois ans, 99 Francs et Windows on the World, traduits dans le monde entier.La suite des aventures du Octave de 99 FF.
Au secours pardon raconte l'histoire d'un homme qui se croit libre comme la Russie, et qui va s'apercevoir que la liberté n'existe pas. " C'est l'année de mes quarante ans que je suis devenu complètement fou. "
A Moscou, Octave Parango est chargé par une marque de cosmétiques de trouver la
plus jolie femme du monde. Lena a la détermination boudeuse des jeunes filles
et la beauté d'un ange démoniaque. On se damnerait pour la sauver ou se perdre
avec elle. A Moscou, puis à Saint-Petersbourg, Octave fera les deux. Dans la
cathédrale récemment reconstruite, il confesse ses turpitudes à un pope qui
hoche la tête avec compassion. Lequel des deux sauvera l'autre ? Lequel des
deux périra le premier ?
Premier chapitre
C'est l'année de mes quarante ans que je suis devenu complètement fou.
Auparavant, comme tout le monde, je faisais semblant d'être normal. La vraie
folie surgit quand cesse la comédie sociale. C'était après mon deuxième
divorce. Il me restait un peu d'argent ; j'avais quitté mon pays. J'avais aimé,
j'aimerais encore, mais j'espérais pouvoir me passer de l'amour, ce "
sentiment ridicule accompagné de mouvements malpropres ", comme dit
Théophile Gautier. D'ailleurs j'avais arrêté toutes les drogues dures, je ne
vois pas pourquoi l'amour aurait bénéficié d'une exception. Pour la première
fois depuis ma naissance, je vivais seul, et j'entendais en profiter un
instant. Je ressemblais peut-être à mon époque dénuée de structure. Je
reconnais qu'il est fastidieux de vivre sans colonne vertébrale. J'ignore
comment se débrouillent les autres invertébrés. J'avais grandi dans une famille
décomposée, avant de décomposer la mienne. Je n'avais ni patrie, ni racines, ni
attaches d'aucune sorte, à part une enfance oubliée, dont les photos sonnaient
faux, et un ordinateur portable à connexion wifi qui me donnait l'illusion
d'être relié au reste de l'univers. Je prenais l'amnésie pour le sommet de la
liberté ; c'est une maladie assez répandue de nos jours. Je voyageais sans
bagages et louais des appartements meublés. Vous trouvez sinistre de vivre dans
des meubles que l'on n'a pas choisis ? Je ne suis pas d'accord. Ce qui est
glauque, c'est de passer des heures dans des magasins à hésiter entre
différentes sortes de chaises. Je ne m'intéressais pas aux voitures non plus.
Les hommes qui comparent leurs cylindrées me font pitié ; le temps qu'ils
perdent à énumérer des marques est effrayant. Je lisais des livres de poche en
soulignant certaines phrases au stylo à bille, avant de jeter les deux à la
poubelle (le livre avec le stylo). J'essayais de ne rien conserver ailleurs que
dans ma tête ; j'avais l'impression que les choses m'encombraient, mais je
crois que les pensées aussi, et qu'elles prennent davantage de place. Dans un
garde-meuble de la banlieue parisienne, mes vieux postes de télévision étaient
empilés dans des cartons, au fond d'un hangar en tôle ondulée. Sur mon agenda,
je raturais les jours passés, comme un prisonnier grave les murs de sa cellule.
Ne lisant plus les journaux français, j'apprenais les nouvelles avec des
semaines de retard : " Ah bon ? Eddie Barclay est mort ? " Je passais
des semaines sans sortir, seulement connecté au monde par des sites de
pharmacie ou de spanking sur internet. Je n'ai rien mangé en 2005. Je croyais
m'être débarrassé du passé comme on largue une femme : lâchement, sans lui
faire face. Je m'imaginais citoyen mondial. Je prenais l'Europe pour un vieux
monument qu'on pouvait visiter sans guide, seulement accompagné d'un GPS de
poche, une boîte noire d'où émanait la voix sévère d'une dame : " A 500
mètres, préparez-vous à tourner à droite. " J'écrivais des cartes postales
que je n'envoyais pas. Elles s'empilaient dans une boîte à chaussures, avec
celles qui m'étaient revenues ornées d'un tampon : " Retour à l'expéditeur,
n'habite plus à l'adresse indiquée ". Je voulais éviter d'être triste,
mais on n'oublie rien sur commande. Je ne sais pas trop pourquoi je vous dis
tout cela. En fait, j'aimerais vous raconter comment j'ai compris que la
tristesse est nécessaire.





