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22Mai2012

la Factory

La langue de bois dont on fait les matraques

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Biréli Lagrène trio

lagrene4.jpgBiréli Lagrène traîne la lourde réputation de prodige de la guitare.  « Prodige »  étant ici à comprendre comme  « phénomène de foire », - la rumeur chuchote que John Mc Laughlin lui-même l'appela "phénomène"- car Biréli Lagrène  fut un enfant virtuose acclamé dès le plus jeune age, et ses mains véloces continuent de provoquer transes et pamoisons parmi les lecteurs de magasines spécialisés. Comme en plus le musicien a fait ses armes dans la tradition du jazz manouche, qui n’est quand même pas ce qui se fait de plus moderne depuis au moins les années 30 (quoique…écoutez le disque de Romane de Stochelo Rosenberg : «  Double-jeu », édité par Iris Musique), voilà un concert qui ne promettait guère de surprises. Et pourtant, et pourtant...







Guitare bleue pour nuit blanche

Et pourtant, la nuit fut magnifique. Une nuit tissée par la rencontre de trois personnalités. Le trio en jazz est une forme délicate. Que l’inspiration fasse défaut, ou qu’un leader s’offre un habit de tyran, et la musique peut devenir horriblement radotante, bavardages mécaniques débités au kilomètre. Mais comme le dépouillement obligatoire de  cette formation rend également caduque toute velléité de sophistication dans les arrangements, c’est parfois aussi l’occasion d’entendre, débarrassés de leurs fonctions respectives d’accompagnateur ou de mélodistes, le pur entrelacs de trois chants.
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Biréli Lagrène a désormais les cheveux presque gominés qui lui font une tête de mafieux sicilien, et une très  belle Gibson demi-caisse. Ce qui change heureusement des horribles  pochettes de disque où on le voyait bouffi, le visage mangé par de très laides lunettes fumées.  Avec à ses côtés ce soir-là  André Ceccarelli impérial derrière la batterie, joyeux de  jouer à domicile, et Rémi Vignolo, jeune contrebassiste, dont la pertinence et la modernité du jeu ne sont sans doute pas étrangères à la réussite de ce concert.
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Car le trio ne donna pas dans le jazz manouche. Non non, les premiers morceaux donnaient plutôt l’impression de sortir d’un disque de Blue Note des années 60, de ceux qu’on appelait « Soul jazz ». Ou alors des caves mythologiques d’un Saint Germain des Prés autant révolu qu’imaginaire (puisque de toutes façons, on n’y était pas). Ou encore d’un club de jazz belge du début des années 70. Une musique de nuit. Une musique enfumée. Une musique dépouillée de ses fards.

Une musique à l’image de cette version de « All the things you are », prise à la guitare sur un tempo très lent, parsemée par le jeu de cymbales à la pulsation démultipliée d’André Ceccarelli,  qui fait renaître en la sculptant dans la nuit la mélodie de ce standard pourtant usé jusqu’à la corde. Avec une tension et  une mélancolie torturée bouleversantes.
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Une musique dont le chant naît de ces trois voix qui suivent leur chemin et se rencontrent presque comme par hasard. André Ceccarelli d’abord, dont le jeu précis et délicat, qui ne se prête à aucune figure imposée, préfère la lumineuse discrétion d’un motif sur les cymbales, ou esquissé aux balais, quand un coup de grosse caisse ou de caisse claire serait irrémédiablement lourd ou vulgaire. Rémi Vignolo, ensuite, qui  donne du rôle de la contrebasse une interprétation peu orthodoxe, et d’autant plus belle. Renonçant aux walking bass, ce contrebassiste préfère explorer la partie la plus basse du registre de l’instrument, pour un jeu mélodique, une sorte de contre-chant en négatif de celui de la  guitare. Refusant tellement l’ostentation que l’on pourrait presque ne pas remarquer ces mélodies qui  drapent gravement l’épaisseur des ténèbres. Basses très sombres qui permettent à la guitare, dans un contraste violent, de briller d’un éclat si mat.  Biréli Lagrène, enfin, à la technique évidemment extraordinaire, au lyrisme mélancolique, dont le son sans aucun ornement – juste le son de la guitare jazz dans toute son amertume – prend à la gorge. Swing élégant. Sobriété racée. En retrait sur le bord scène de la salle niçoise, le manche de sa guitare oscille dans de lents arcs de cercle hypnotiques, qui arrachent de brefs éclats pâles à la lumière tombant des projecteurs. Des mouvements que le  public suit des yeux, entassé jusque sur les strapontins, silencieux, attentif.
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Flash-back : phrases fulgurantes, « In a sentimental mood », très émouv
ant, moments de grooves minimaux et complexes, « Sunny »,  funky et  fragile.

Trois musiques, en fait. Trois musiques très belles qui évoluent de manière autonome, qui se côtoient, et qui se rencontrent, presque étonnées d’être si complémentaires. Trois personnalités aussi. Parfois, les yeux de Biréli Lagrène se voilent d’un éclat absent, et, la lippe en avant, ses mains se mettent à tricoter de manière presque mécanique. Mais ces instants de déséquilibre sont bien vite rattrapés par un rugissement d’André Ceccarelli, ou la surprenante tournure d’une phrase de Rémi Vignolo.  Et la guitare fait alors à nouveau entendre ce sanglot qui électrise l’échine des nuits blanches.

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Biréli Lagrène: guitare
André Ceccarelli : batterie
Rémi Vignolo : contrebasse   

Salle Stéphane Grappelli, CEDAC de Cimiez,
Nice, 2 février 2005

Toutes les photos © Guillaume Lemaitre 2005

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