le Liban au lendemain du conflit
Témoignage d’un franco-libanais : le Liban au lendemain du conflit
F.B., franco-libanais, a été touché de près par le conflit au Pays du Cèdre. Evacué après une semaine de conflit, il a suivi, depuis la France, les évènements qui ont touché le Liban et nous parle de la situation après deux semaines de cessez-le-feu.
Portrait
De père libanais et de mère française, F.B. a partagé sa vie entre les deux bords de la Méditerranée « selon les évènements », explique-t-il avec ces mots témoignant de la tragique histoire de son pays ; « pendant les périodes les plus dures de la guerre par exemple, mon père nous a toujours envoyé en France. »
Malgré le danger latent qui pèse sur la population, à cause d’une vie politique mouvementée et des occupations successives, F.B. a « choisi de retourner au Liban en 1997 », pour y terminer ses études, preuve de l’attachement qui le lie à ce pays. Aujourd’hui titulaire d’un BS et d’un MBA en économie, le jeune homme, âgé de 29 ans, avait nourri un projet professionnel ambitieux qui montre que le Liban, porté par une jeunesse désireuse d’avenir prospère et constructif, était prêt à se relever des traumatismes passés : « Je comptais essayer de monter une boite autour de l’idée d’une approche orientale au concept de « boutique hôtels », et dont le développement à terme aurait été une sorte de relais et châteaux » pour le Moyen Orient. » Projet malheureusement mis entre parenthèses par les récents évènements qui touchent le pays du Cèdre.
F.B réside aux abords de la ville de Jounieh, au nord de Beyrouth, « dans la région considérée comme étant le cœur des régions chrétiennes du Liban » précise-t-il. Cependant il a été évacué au début de la deuxième semaine du conflit. Même si « Beaucoup de jeunes ont dû s’exiler », il reste en contact avec les quelques proches restés sur place, et s’intéresse de très près à l’évolution de la situation. Mais il n’est pas seulement observateur, il s’investit profondément avec les moyens qui lui sont offerts. En effet, à l’instar de nombreux libanais, F.B. a décidé de créer un blog pour faire partager aux internautes les témoignages qui lui parviennent du conflit. Il apporte ainsi une information complémentaire à ceux qui veulent en savoir plus et mieux comprendre un drame parfois mal relayé par nos médias. Ce qui ne l’empêche pas de proposer des analyses pertinentes de cette guerre, basées sur une connaissance profonde de la réalité politique et sociale libanaise et des enjeux au Moyen Orient.
Soulagement et inquiétudes de la population libanaise
F.B. parle d’un état d’esprit partagé au sein de la population libanaise : « les gens sont à la fois contents et inquiets » après deux semaines de cessez-le-feu. Contents parce que, enfin, « il n’y a plus de combats. » Cette phrase résonne comme un soulagement après un mois de peur profonde durant lequel « toutes les régions libanaises étaient visées par les bombardements ». F.B. témoigne : « j’ai moi-même vu les hélicoptères bombarder le port militaire de Jounieh ». Cependant, les libanais sont inquiets, « la situation reste tendue. Le blocus maritime et aérien persiste ». Sur ce point, le blogueur exprime son incompréhension : Israël dit vouloir « empêcher les trafics d’armes à destination du Hezbollah, ce qui parait idiot parce qu’il est connu de notoriété publique que les trafiquants d’armes passent par la frontière syrienne. »
Selon ce jeune diplômé, le peuple a des raisons d’être inquiet : « de nombreuses infrastructures vitales ont été détruites […] Le Liban étant soumis à ce blocus, le gouvernement libanais a certaines difficultés pour assurer les besoins courants, en particulier l’ électricité, qui reste rationnée. » Les mouvements de population sont tout aussi préoccupants : « Une grande partie de la jeunesse a quitté le Liban. […] et aujourd’hui même après le cessez-le-feu, ce mouvement d’exil continue. »
C’est pourquoi tout le monde reste pessimiste quant au cessez-le-feu : « les libanais, je pense, ont peur que la résolution 1701 passe aux oubliettes israéliennes comme celles qui ont concerné le droit au retour des palestiniens. Il y a une certaine résignation de ceux qui sont restés au Liban. » On redoute le second round envisagé par Ehud Olmert, et surtout on n’attend plus rien de l’ONU : « L’ONU a été inefficace pour régler le conflit israélo-palestinien dont dépend le problème libanais. La mise à l’écart de l’ONU et des nombreuses résolutions du conseil de sécurité dans le processus de Madrid n’encourage pas les libanais à voir l’ONU d’une manière positive. » Pourtant, lui se veut plutôt optimiste ; à propos de la résolution 1701, il « pense qu’à priori c’est une bonne résolution, mais on devra voir sur le terrain comment elle sera appliquée », alors que l’ONU représente « l’outil principal du règlement pacifique des conflits du Moyen Orient […] et seul son retour au premier plan, peut aider à trouver une solution juste et globale pour la paix et la sécurité de tous. »
« Le Hezbollah n’est pas une cause du problème mais un symptôme »
Lorsqu’on lui demande son analyse de l’influence du Hezbollah au sein du Liban et du comportement que le parti de Dieu va adopter, F.B. précise aussitôt : « Je tiens d’abord à dire que je suis libanais chrétien », preuve qu’au pays du cèdre plus qu’ailleurs l’appartenance communautaire joue sur les rapports politiques et sociaux.
F.B. est convaincu que le Hezbollah ne rendra pas les armes car il est perçu « comme la seule organisation aujourd’hui capable de protéger le Liban face à Israël et cela aussi bien par les chiites que par les sunnites. » En outre, pour traiter la question, le blogueur inscrit sa réflexion dans le contexte d’affrontement qui règne entre chiites et sunnites dans tout le Moyen-Orient : « le Hezbollah est perçu comme étant une garantie par rapport au fondamentalisme sunnite […] qui menace aujourd’hui le Liban. » Il rappelle que « le Hezbollah a été la réponse de la communauté chiite au Fatah land qui dans les années 70 attaquait Israël à partir du Sud Liban entraînant l’occupation israélienne de cette région. » Il dénonce ce qui se passe dans les camps palestiniens, qu’il qualifie de « repaires de non droit », où « déjà en 2003, il circulait dans ces camps des vidéos et dvd appelant au jihad contre les chrétiens et les chiites du Liban. Zarkaoui depuis l’Irak appelait ceux-ci à combattre les chiites au Liban et le Hezbollah en particulier. »
F.B. déclare que le Hezbollah n’est pas « la cause du problème » mais « un symptôme ». Il s’explique : « Le plus grand risque aujourd’hui pour le Liban n’est pas le Hezbollah mais cet islamisme qui entre dans le cadre de l’affrontement des axes saoudiens et iraniens », c’est-à-dire la guerre régionale qui risque d’éclater entre sunnites et chiites. C’est pourquoi le jeune franco-libanais n’envisage un désarmement possible du Hezbollah qu’à une seule condition : « en donnant certaines garanties dont une garantie de sécurité aux populations chiites. »
Le Hezbollah : « un Etat dans l’Etat »
Selon F.B. « le Hezbollah est comme on pouvait s’y attendre le grand gagnant de la situation post conflit. » En effet, le parti de Dieu a non seulement gagné une légitimité nationale dans la défense du Liban, sur fond d’ « union nationale dans le malheur » et de « solidarité intercommunautaire », mais il est aussi devenu « le parti de référence sur lequel les autres partis politiques libanais sont quasiment obligés de s’aligner. » Le jeune homme prend pour exemple les déclarations de Fouad Siniora, premier ministre libanais pourtant réputé pro-américain, qui faisait « l’apologie du parti chiite » durant le conflit.
Mais la victoire du Hezbollah ne se limite pas au plan militaire. Face à un Etat libanais dont les finances sont aux plus mal et asphyxié par le blocus israélien, le Hezbollah se transforme en structure sociale, donnant de l’argent aux populations touchées et proposant même de reconstruire les domiciles détruits. Le Hezbollah est devenu « un Etat dans l’Etat ». Or, F.B. explique ce processus par la démission de l’Etat libanais : « le Hezbollah s’est substitué à l’Etat libanais parce que l’Etat libanais a cessé d’exister. » Partant de ce constat, F.B. affirme que le Hezbollah perdra son soutien populaire et s’intégrera au système politique libanais de manière durable et normale à la seule condition que « l’Etat libanais prouve aux populations touchées par le conflit qu’il existe une alternative au Hezbollah. » Il conclut : « on aura donc compris qu’il faut construire l’Etat pour désarmer le Hezbollah. » En d’autres termes, F.B. avoue ne pas croire à la possibilité du désarmement du Hezbollah à court terme.
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