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Qu'est-ce qu'un bon roman de gare ? D'un point de vue crypto-matérialiste il doit être peu coûteux, tenir dans la poche et se lire rapidement. D'un point de vue plus littéraire, on demande au roman de gare de se lire sans ennui. Il doit divertir. Nous tenir en haleine. C'est sa mission première. On peut tout pardonner au roman de gare, sauf de s'ennuyer en le lisant.
Lorsque j'ai reçu un poulpe écrit par Gérard Lefort, mon sourcil droit n'a fait qu'un tour. Monsieur Spok dans Star trek ancienne génération : un rien moins subtil mais très nettement plus machiavélique. Fascinant, me suis-je exclamé de ma petite voix intérieure, celle qui me fait faire tant de bêtises. Par exemple exiger d'un vigile d'allure bovine qu'il me témoigne un peu de respect alors que je suis moi-même affligé d'un physique avenant de vache folle.
Gérard Lefort est critique de cinéma. Dans les années 80, il suffisait qu'on annonce à un malheureux cinéaste que Gégé avait vu son film pour que celui-ci aille s'effondrer en larmes dans de lointaines et exotiques toilettes, quelque part dans l'hémisphère sud.
C'est que Gérard Lefort a la dent dure. Il a signé récemment un article d'anthologie sur le jour et la nuit, de notre très estimé BHL. Chroniqueur talentueux, il s'est forgé une réputation enviée d'humoriste. Gérard Lefort est l'homme idéal, celui avec lequel on rêve de se promener main dans la main dans une gay pride de conte de fée.
Écrire un poulpe, c'est un magnifique exercice de style. Il faut se plier aux règles de Dieu le père, Jean-Bernard Pouy, tout en le trahissant. Contrairement aux œuvres fortes de la littérature contemporaine où l'on peut se permettre de titiller son lecteur à chaque ligne de chaque paragraphe, le romancier est ici au service de l'acheteur, qu'il a pour mission de di-ver-tir.
J'ai lu 37 pages de vomi soit qui malle y pense. Soit le tiers du roman. Les idées sont là, mais mal exploitées, semblables à la terre glaise d'un sculpteur trop pressé. Il manque une structure. Un rythme. Une respiration.
Terrassé par l'ennui, je n'ai pas eu le courage de continuer ma lecture. J'ai donc éliminé le livre de mon idole, la mort dans l'âme. Cela peut sembler injuste, mais il sort 40 000 livres par an. Parmi ceux-ci un nombre non négligeable de polars sont réussis de la première à la dernière page. Ex-idole.
J'ai demandé à interviewer Gérard Lefort, qui m'a rappelé un après-midi, suite à un rendez-vous raté un peu plus tôt. J'avais immédiatement reconnu sa voix d'improbable mondain. Un zeste de snobisme, un rien de détachement, beaucoup d'assurance. Secouez le tout et servez frais. Il était là. Au bout du fil. Ce Peter Pan du 20e siècle, enfant cruel et raffiné avec lequel j'allais défiler main dans la main à la prochaine gay-pride.
- J'ai renoncé au bout de trente-sept pages, mais le personnage Gérard Lefort, lui, est passionnant, pourrions-nous convenir d'un rendez-vous téléphonique pour notre interview?
- Disons ce soir, 19h ?
J'ai téléphoné à l'heure dite, ainsi qu'à 19h01, 02, 03... jusqu'à 19h30. Je fus renvoyé à chaque fois sur le standard de Libération. Le lendemain, son assistante m'appelle : - Mr Lefort n'accorde pas d'interviews à ceux qui n'ont pas aimé son livre. Lisez-le d'abord en entier, après on verra. - Vous allez m'obliger à souffrir le martyr sans même être sûr d'avoir mon interview...? - Euh... on se rappelle ?
Bip
Il éreinte les horoscopes, fonde son propre Boy's band, le Gégé's Band, fait une sélection croustillante de nouveaux produits alimentaires sponsorisés par le pansement intestinal de votre choix (canal plus, journal des abonnés, avril).
Je me suis trompé de Gérard Lefort. Le mien travaillait au masque et la plume.
Ex-idole.
Editions Baleine
Vomi soit qui malle y pense - Gérard Lefort
Last 4 tweets from francisrozange:

Gérard Lefort (qui m'enchantait tous les soirs à 20Hoo lorsqu'il officiait sur France Inter} a bien fait de ne pas accorder d'interview à un individu qui n'a pas eu l'honnêteté intellectuelle de terminer son (excellent} livre...