La Malle - Isabel Marie
1975. La France de Giscard a un an, elle vient de prendre de plein fouet la crise pétrolière et s'est inventée un slogan : " On n'a pas de pétrole, mais on a des idées. " J'avais dix ans. Je venais d'entrer en sixième. Dans cette nuée d'élèves perdue dans le brouillard de mes souvenirs je me souviens plus particulièrement d'une petite fille.
C'était un monstre. Elle était obèse. Elle était laide. Atrocement laide. Des traits massifs taillés dans une enclume. Ses yeux étaient de petits cratères sombres, profondément plantés dans le bloc argileux de ses joues. Son nez, énorme et crochu surmontait des lèvres charnues. Une malédiction en précédant une autre, elle était supérieurement intelligente. En ces temps reculés où je n'avais pas encore pris conscience de ma propre anormalité de jeune monstre pré pubère, blond aux yeux verts. Je fis comme tous les autres enfants de la classe. Je la fuyais.
Elle s'est suicidée à quinze ans. Une décision sage. Elle était supérieurement intelligente. Elle avait correctement évalué l'âme humaine, il n'y avait rien à en tirer. Aucun espoir. Elle s'est donc suicidée. Je respecte sa décision. Déjà à son âge je n'éprouvai nulle peine à l'annonce de sa mort. Son suicide était inéluctable. Son cerveau avait réparé avec les moyens du bord une erreur de la nature. Je n'eus point de peine, mais du remords, énormément. Du remords d'avoir pris conscience trop tard de ma propre monstruosité, du remords de n'avoir pas su, si jeune, faire abstraction d'un physique repoussant.
Isabel Marie s'est suicidée. Pour des raisons différentes, que l'on découvre dans son dernier livre, la malle. Exposées avec la froideur d'un jeu d'échec. Sa naissance dans une prison de Barcelone. Des parents qui la battaient. Un mariage de raison, dicté par le désir d'un certain confort matériel. Une décision logique, inéluctable quoique tardive, Isabel Marie avait 54 ans. Qu'en reste-t-il ? Un voyeurisme mercantile, une publicité dans Elle magazine mettant en exergue non pas ses qualités littéraires, pourtant réelles, mais son suicide. Du remords je n'en ai point, mais de la peine oui, j'en ai, pour cette femme entre deux âges dont l'après-mort fut plus sordide encore que la pendaison de son père naturel dans des latrines publiques. Mais les choses sont-elles si simples? Isabel Marie a écrit la malle pour expliquer, et peut-être justifier à elle-même le suicide qu'elle allait commettre. Elle exprime son malaise avec la froideur d'une équation mathématique. Le zéro est au bout de l'une, le suicide au bout de l'autre. Médiatisée, sa mort sert son objectif. Et c'est ainsi que nous préférons le voir, plutôt qu'entaché d'un mercantilisme abrupt et insensible.
Editions Grasset 192 pages 98FF
La Malle - Isabel Marie



