L’homme sans talent n’a rien à voir avec
l’homme sans qualité de Musil. Mais ce manga n’est pas, loin s’en faut, sans qualité.
L’homme sans talent, comme on peut s’en douter, est l’histoire de ce qu’on appelle communément « un pauv’type ». Ce « héros », Sukegawa, est un véritable looser, comme on en rencontre rarement, même en rêve. Mais ça n’a pas toujours été le cas, et c’est là où il rentre pleinement dans cette acception.
Ancien dessinateur de bande dessinée, Sukegawa a quitté la profession pour conserver son intégrité créative, même si celle-ci ne s’exerce dès lors plus. Réclamé par l’édition, son orgueil resté intact le conduit à imaginer d’autres voies pour accéder à la richesse. Car l’homme est vénal. Ses incursions professionnelles si prometteuses à ses yeux restent de douteuses voies vers la fortune aux nôtres. Elles ont comme unique point commun de contraindre son épouse et son fils à s’enfoncer dans la misère.
Tour à tour chercheur et marchand de « pierres paysage »de la rivière voisine, réparateur et revendeur d’appareils photo, il va aller jusqu’à rêver d’investir dans la construction d’un péage sur berges, pour joggeurs du dimanche.
Au cours de ses errements velléitaires, Sukegawa rencontre des personnages, guère plus brillants que lui, qui nous content parfois la vie d’excentriques, dont le jusqu’auboutisme les sauve de la simple médiocrité.
La structure narrative de Tsuge innove par rapport à la manière linéaire de mise depuis l’après guerre. Son récit prend des chemins de traverse. Le sens que l’on trouve ici, comme dans la plupart de ses bandes dessinées, ne s’affiche plus simplement dans la relation entre les faits relatés, mais se noue plutôt dans celle qui lie un personnage à son environnement. Savamment enchaînés, ces épisodes désordonnés ont tous pour achèvement l’échec de Sukegawa, souvent arrêté dans son suicide par son fils, toujours admiratif d’un père désespérant, dont l’épouse vient à nier l’existence.
L’homme sans talent a été publié il y a vingt ans au Japon, où il fut un véritable succès, et adapté au cinéma en 1991 par Naoto Takenaka. Ce manga tient en partie de l’autobiographie. Tsuge qui a grandi dans une grande pauvreté et s’est mis à dessiner à 16 ans, se retrouve rapidement sans emploi. Il vivote dans ce Japon où la misère ne cesse de s’accroître après la Seconde Guerre mondiale. Réclamé par la bande dessinée, il est devenu l’un des chefs de file du « manga d’auteur » au Japon, au cours d’une existence qui n’a cessé d’osciller entre succès et dépression. Mais au vu de cette production, la part autobiographique ne saurait qu’être minime tant
l’homme sans talent de Tsuge peut être affligeant. Et le talent de Tsuge est alors de parvenir à lui conférer une personnalité complexe et faire du récit de ses non-aventures des fables sombres, singulièrement tendres et drôles.
L’Homme sans talent, de Yoshiharu Tsuge 25€
traduit par Frédéric Boilet
15 x 21 cm – 224 pages n/b
ISBN 2-910946-34-7