01 aoû, 2010
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L'amateur de musique contemporaine est un privilégié. Sa passion bénéficiant du circuit de diffusion de la musique classique, les concerts auxquels il choisit d'assister ont parfois lieu dans des salles que le pékin lambda ne reluque le plus souvent que de l'extérieur.

C'est ainsi qu'il est possible, pour 6 euros, de passer son vendredi soir à l'Opéra de Nice. Ce qui en jette tout de même un peu plus que le bar du coin, fût-il peuplé de créatures délicieuses, et de substances dont on espère qu'elles faciliteraient toutes les audaces. Alors il faut d'abord préciser que dans un édifice aussi respectable, on ne se promène pas comme ça, comme dans ce fameux débit de boisson. Non, non, mon cher Pékinois, figurez-vous que, si du loin de votre Chine, l'envie vous était venue de passer une soirée à l'Opéra de Nice, vous y auriez été attendus. Que vous y auriez été accueillis, par des sortes de généraux d'opérette (ça tombe bien), vêtus de vestes à gros boutons dorés, et par leurs pendants féminins (mais ne vous faîtes pas trop d'idées, tout de même, vous seriez deçus; à cet égard, le troquet du bout de la rue aurait été un choix bien plus judicieux). Accueillis donc par des huissiers qui se seraient chargés de vous conduire à votre loge, en vous souhaitant une bonne soirée - la classe pour 6 euros.
Ce qui vous aurait paru beaucoup plus surprenant, c'est que ces pourtant jeunes (d'après vos estimations) gens galonnés auraient pu tout d'un coup sembler interloqués par vos baskets, la moue aux lèvres, les sourcils froncés. Comme si ce type de soulier leur avait paru bien extraordinaire. À se demander si vos informations sur les us et coutumes de la jeunesse occidentale ne seraient pas un tout petit peu erronées (ce qui pourrait s'avérer gênant dans certaines situations, méfiez-vous mon ami). La première pièce qu'il vous aurait alors été donnée d'entendre, si toutefois vous aviez bien voulu les dépenser, ces malheureux 6 euros, aurait été une création française de Fausto Romitelli, Dead city radio : audiodrome. Une pièce aussi urbaine que les ors de l'opéra vous auraient semblé désuets. Comme la bande-son d'un très inquiétant film, la musique vous aurait paru tendue d'électricité, parsemée de clochettes et de carillons déformés, traversée de parts en parts par les gémissements continuels d'un parterre de violons.

Aurait alors suivi une œuvre liquide de Philippe Leroux, Pour que les êtres ne soient pas traités comme des marchandises (titre qui vous aurait plongé dans un abîme de perplexité), en création mondiale (là encore, le grand luxe pour le prix de deux paquets de cigarettes). Oeuvre qui vous aurait après coup paru la grande réussite de la soirée, avec ses grandes vagues sonores parcourant l'orchestre, éclaboussée par les cascades des voix de l'Ensemble Musicatreize, bouleversant de précision et de justesse. Cette musique ondulante vous aurait semblé parfois faire apparaître au gré de ses flux et de ses reflux des percussions, posées sur le sable comme des coquillages, comme des boîtes à musique éparpillées çà et là, et des bruissement électroniques comme des restes d'écume. Une composition qui se serait emparé d'une manière tout à fait surprenante de la masse orchestrale, pour la malaxer comme une matière élastique, tantôt pâteuse, tantôt prête à se briser. Et vous vous seriez alors aperçus que ce genre de soirée est entrecoupée d'un entracte. Au cours duquel vous auriez eu le loisir de vous promener dans les salons lambrissés, et d'observer les moeurs autochtones de cette fête foraine. Au cours duquel vous vous seriez également aperçus que votre sécurité était veillée par quelques représentants de la force publique. Mais non pas par de vils CRS à la matraque véloce, comme les médias dissidents se plaisent à les représenter, non non, par des gendarmes en uniforme de gala, galons dorés et képis fiers - ce qui ne les aurait pas empêché de garder l'œil inquisiteur. Par contre, pour ce qui est de vos congénères d'un soir, venus aspirer à l'extérieur une bouffée d'air rafraîchissant - ou de cigarette, toute aussi rafraîchissante - les choses vous seraient apparues beaucoup plus disparates. Il y aurait bien sûr eu les fans hardcore, reconnaissables à leurs longues barbes, leurs lunettes épaisses et leurs cheveux gras, les trentenaires branchés de noirs vêtus, les notables endimanchés mondanisant de vieilles biques couvertes de breloques griffées, atterries là on ne sait trop comment, et les abonnés d'office à la saison de l'Opéra de Nice. Toute une foule traversée de-ci de là par des courants de jeunes gens en transhumance pour le Cours Saleya et les bars du Vieux Nice tous proches.

Au signal sonore (coutume locale), vous seriez alors regrimpés tout en haut, dans votre loge dorée (pour 6 euros, vous n'auriez pas voulu être aux premières places non plus ?!), pour assister à ce qui aurait été annoncé comme le plat de résistance de la soirée, Trans, de Stockhausen, un auteur très célébré ces derniers temps. Pièce qui vous aurait tout d'abord surpris par son dispositif original, la scène divisée dans le sens de la longueur par un rideau opaque (votre sagacité vous aurait alors révélé une partie de l'orchestre cachée derrière ce rideau), avec un grand escalier en haut duquel se perchait parfois un trompettiste. Mais, il faut bien l'avouer, pour ce qui de la musique, le résultat vous aurait paru manquer quelque peu de mordant, de cette tension, de ce frisson, de ce vertige, qui, parfois, donnent tout son prix à la musique contemporaine. Pire, vous vous seriez presque trouvés vous ennuyer au cours de cette pièce, malgré quelques fulgurances éparses. Votre regard se serait alors mis à errer, et vous aurait fait découvrir inscrits dans des cartouches entourant le lustre monumental du plafond de l'opéra, des noms de compositeurs : «  Mozart », «  Verdi », « Debussy », etc. Et vous vous seriez dits que vous aussi, vous graviez du nom de vos groupes de rock préférés les tables du lycée - qui n'en demandaient pas tant d'ailleurs. Comme quoi, les grands esprits traversent les océans.

Festival Manca du 4 au 11 novembre 2004 Vendredi 5 novembre, OPERA de NICE Fausto Romitelli, Dead city radio : audiodrome, 2002 (création française), Philippe Leroux, Pour que les êtres ne soient pas traités comme des marchandises, 2004 (création mondiale) Karlheinz Stockhausen, Trans, 1971. Orchestre Philharmonique de Nice, direction Lauraine Vaillancourt Ensembre Musicatreize

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Written by :
Guillaume Lemaitre
 
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