Vendredi, Juillet 03, 2009
   
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« La Belgique visionnaire » : C’est (vraiment) arrivé près de chez nous

Cultures - Salons et expositions

ImageLe soir de l’inauguration, plus de 1000 personnes envahissaient le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, avides de dĂ©couvrir l’exposition phare de l’anniversaire de la Belgique (voir notre prĂ©cĂ©dent article), et surtout, dernière œuvre du grand curateur suisse, indĂ©pendant et internationalement reconnu : Harald Szeemann.
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Une expo trois en un qui tient ses promesses : un, un portrait mordant d’un peuple improbable ; deux : le plaisir de dĂ©couvrir ou de revoir des œuvres remarquables ; trois : l’ultime occasion de juger sur pièce de la mĂ©thode Szeemann, quand exposer devient un art.


Un portrait
Comment dessiner le portrait d’un pays, d’un peuple, d’une histoire ? C’est ce tour de force que semble avoir rĂ©ussi Szeemann, dans cette exposition apparemment foutraque mais qui ne l’est pas plus que le pays qui l’accueille. Après la « Suisse visionnaire » (1996) et l’ « Autriche visionnaire »(1998), l’exposition du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles vient clore une sĂ©rie de tentatives pour cerner les contours d’une culture complexe et riche.
Un des enjeux de cette exposition est en effet de parler de culture, comme un kalĂ©idoscope d’interactions entre l’histoire, la religion, l’art, la politique, la tradition, d’identifier sans amoindrir ce qui en fait la spĂ©cificitĂ©.

« Si je dis « visionnaire », expliquait Szeemann, «  c’est qu’il ne s’agit pas d’une simple exposition d’art. Même si l’art visuel est le fil rouge de l’exposition, le but est de capter, par des voies synthĂ©tiques ou dialectiques, le gĂ©nie d’un pays aux frontières donnĂ©es, en l’occurrence la Belgique. L’exercice est pĂ©rilleux, mais c’est ce que j’aime : par le mĂ©dium d’une exposition à entrĂ©es multiples, mais toujours sur le mode poĂ©tique, j’essaie de donner forme à la spiritualitĂ© d’une rĂ©gion, d’un pays et de ses habitants. D’en dĂ©gager l’indicible ou l’invisible, grâce à l’art, à la littĂ©rature, au cinĂ©ma, aux inventions, à la science, aux mœurs, aux traditions et aux anti-traditions, à la foi et aux rĂ©voltes, qu’elles soient dans ce cas wallonnes, flamandes ou bruxelloises. Bref, d’en faire un monde… »
Ainsi, on ne s’Ă©tonnera pas que se mêlent de salle en salle affiches publicitaires, documents d’Ă©poque, objets institutionnels, religieux, profanes ou symboliques, peintures, maquettes, sculptures, installations, films, textes, photos...

ImageLe portrait est sans concession, suffisamment distanciĂ© par les choix d’un commissaire qui n’est pas belge, suffisamment complice, empathique, pour que les belges se reconnaissent dans ce miroir tendu sans mĂ©chancetĂ© mais sans bienveillance non plus. Dirons-nous que Szeemann a su capter l’essence de cette « belgitude » dont on parle sans savoir vraiment la dĂ©finir ? Toujours est-il qu’il y a là beaucoup de cette mystĂ©rieuse « belge attitude » : subtil mĂ©lange de rigueur et d’irrĂ©vĂ©rence, de sĂ©rieux et d’autodĂ©rision, de  ferveur religieuse et de trivialitĂ©, de sens pratique et d’un extraordinaire penchant naturel au surrĂ©alisme.
On y parle donc de l’histoire d’un pays marquĂ© par l’ère industrielle, les guerres des siècles passĂ©s, le colonialisme, les expĂ©riences utopiques... et à l’avenir fĂ©dĂ©ral incertain. On y Ă©voque la pĂ©dophilie, le commerce des armes et le nĂ©o-nazisme, les rois et les banquiers, mais aussi l’importance magritienne des collections de pipes et des nains de jardin. On se souvient de la belle Ă©poque, des jours tranquilles à Ostende, sous les colonnades d’un palace Ă©chouĂ© là comme dans une toile de Delvaux ou au cafĂ© de l’Hôtel du Parc. On y admire ce que Bruxelles n'a pu sauver de son naufrage architectural. Qui n’est pas belge apprendra tout des relations Ă©tranges que les belges entretiennent avec le cochon. On dĂ©couvrira une Belgique osĂ©e, provocatrice, impertinente, impudique, pornographique, au sens propre du terme. On y dĂ©couvrira l’humour belge, et le « complexe supĂ©rieur d’infĂ©rioritĂ© du gnome belge », selon le mot de Jan Fabre. Et enfin, car on est aussi venu pour çà, l’extraordinaire richesse de son patrimoine artistique, et la vitalitĂ© crĂ©trice de ses artistes contemporains.

Des œuvres

L’autre ambition de cette exposition foisonnante, est de prĂ©senter un panorama relativement complet de l’art belge depuis le siècle dernier.
Bien sûr, il serait exagĂ©rĂ© de dire que toutes les œuvres sont d’un intĂ©rêt exceptionnel, mais on ne peut nier la qualitĂ© d’ensemble des œuvres choisies.
Difficile de faire une sĂ©lection parmi les 500 œuvres rĂ©parties sur deux Ă©tages et plus de 26 salles.
Commençons donc par le grand absent de cette exposition, le Christ lui-même en ce qui aurait dû être, en ouverture de l’exposition, son entrĂ©e à Bruxelles : le cĂ©lèbre tableau d’Ensor, dont Szeemann rêvait en prologue Ă©vident de sa Belgique visionnaire n’a pu quitter le musĂ©e amĂ©ricain auquel il appartient. En lieu et place tourne lentement, dans un sens puis dans l’autre, le Carrousel de Carsten Höller, mĂ©taphore de la valse hĂ©sitation et des mille retournements de la politique belge, peut-être...

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Ne sacrifiant pas à l’originalitĂ© à tout prix, l’amateur d’art belge y trouvera son compte dans les « figures tutĂ©laires ». Ensor toujours lumineux et intense, Spilliaert et ses mĂ©lancoliques clairs-obscurs, Khnopff, Delvaux, ses femmes à demi-nues Ă©voluant vaporeuses au milieu des trains (une grande passion de l’artiste) et d’oniriques architectures, Magritte bien sûr, Rops voluptueux pornographe, Permeke en « chantre de la dure rĂ©alitĂ© rurale », les jeux de mots de Broodthaers, Horta dont on dĂ©truisit l’imposante « Maison du Peuple » (et dont on peut voir une maquette.)

Regard africain mi-figue mi-raisin sur le colonialisme dans une imposante installation de George AdĂ©agbo, « prĂ©facĂ©e » par un tableau de ChĂ©ri Samba, à l’ironie toujours mordante dans sa fausse naïvetĂ©.

L’Etat belge est-il un Ă©tat gazeux ? Telle est la question qu’ont dû se poser les ministres belge et wallon en se bousculant lors de la visite d’inauguration dans l’installation de Ann Veronica Janssens : Un Ă©pais brouillard jaune, noir, rouge, rendant les limites et la perception instables. Très efficace.

L’esprit d’Erasme souffle sur cette Ă©loge de la folie douce.
Connaissez-vous Robert Garcet ? Moi non plus, avant de dĂ©couvrir ici une salle entièrement consacrĂ©e à ce chercheur fou, tailleur de pierre de son Ă©tat, passionnĂ© de palĂ©ontolgie et d’Ă©sotĂ©risme. Œuvre devenue patrimoniale, il construisit de ses mains sur une colline minière d’Eben-Emael, près de Liège, une monumentale tour de silex, matĂ©riau des premiers hommes, de plus de vint mètres de haut et surmontĂ©e des cavaliers de l’Apocalypse.

Où l’on dĂ©couvre une spĂ©cialitĂ© belge : l’humour liĂ©geois. Un sport pratiquĂ© de haut vol par quelques uns et, à mon sens, pas accessible au tout venant, ce qui ne signifie pas qu’il soit forcĂ©ment subtil. Jacques Charlier, « grossiste en humour belge » (sic), cite Magritte ou Rops, faisant de son « Pornokratès », femme nue en porte-jarretelles tenant en laisse un cochon, une « Belgique à la recherche de l’art moderne ». Jacques Lizène ou Michel François (qu’on a pu voir en France dans son « thĂ©âtre des opĂ©rations ») s’Ă©rigent en « Petits maîtres de la mĂ©diocritĂ© ». Humour encore, de la noirceur à la pure gaietĂ©, avec la projection du cultissime « C’est arrivĂ© près de chez vous », de spectacles de Raymond Devos, sans compter la galerie de portraits finale, croquignolette avec ses rangĂ©es d’hommes illustres et moustachus sans qui la Belgique ne serait pas ce qu’elle est.

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Point d’orgue dans cette exposition où l’on doit s’attendre à tout, une salle entièrement dĂ©diĂ© au cochon. Le cochon, pourquoi me direz-vous ? C’est qu’il parait que le belge est enseveli sous le cochon et ce qu’il produit. Mais c’est aussi que le porc symbolise le goût de la luxure, d’une sensualitĂ© triviale, de la matĂ©rialitĂ©, voire d’une certaine obscĂ©nitĂ© dans laquel le belge ne met pas longtemps à se reconnaître. La truie-madone obscènement fĂ©conde de Johan Muyle, les cochons tatouĂ©s de Wim Delvoye, baptisĂ©s Boris et Vladimir, les croquis de Jacques Lennep et de Paul Jootsens, les photos de Thierry ZĂ©no...C’est du brutal ! Mis en exergue, une nouvelle version de la cĂ©lèbre machine qui fit la gloire de son crĂ©ateur, Wim Delvoye, « Cloaca IV ». Qui d’autre qu’un belge aurait pu avoir l’idĂ©e, à la manière d’un extrême-Duchamp, d’inventer une machine à fabriquer de la (vraie) merde ?
Le concept d’attraction-rĂ©pulsion fonctionne à plein. Les sculptures de cire de Berlinde de Bruyckere à la couleur parfaitement cadavĂ©rique dĂ©goulinent comme des Christ en passion rĂ©aliste. Impressionnant.
A l’Ă©tage, une salle accueille une belle collection d’œuvres Ă©rotiques de FĂ©licien Rops, et l’on regarde avec fascination une Sainte-ThĂ©rèse dans une drôle d’extase ou un « office de procrĂ©ation artificielle ».
Une exposition d’art contemporain belge ne saurait se passer de son pilier. Impossible donc de faire l’impasse sur Jan Fabre, ses pendus à paillettes et ses larmes de perroquet en sperme vĂ©ritable : excès, cruditĂ©, matĂ©rialitĂ©.

On verra aussi des papiers de Hugo Claus, l’incisif Ă©crivain belge (un intĂ©ressant « jeu de l’oie belge » avec Alechinsky), un hommage au Festival du Film expĂ©rimental de Knokke-le-Zoute qui, jusqu’en 74, fut la principale manifestation de cette expression radicale et accueillit Martin Scorcese, Peter Handke, Marguerite Duras ou Yoko Ono, des rĂ©fĂ©rences constantes à la Pataphysique chère à Harald Szeemann, comme la « machine à dĂ©cerveler » inventĂ© un 1950 par un certain Professeur Dervulf.

Une exposition
Depuis Harald Szeemann, exposer est un art, et il n’y a aujourd’hui pas un commissaire d’exposition dans le monde qui puisse ignorer l’influence d’ « Harry » sur son travail. « J’ai toujours voulu que mes expositions soient des aventures et que le rĂ©sultat soit des mondes et non pas seulement un « ensemble plus ou moins bien prĂ©sentĂ© » ». Avec Szeemann, et « Belgique Visionnaire » en constitue un excellent exemple, exposer n’est pas seulement prĂ©senter mais reprĂ©senter, c’est-à-dire infuser du sens au-delà, en deçà, autour des œuvres prĂ©sentĂ©es. C’est prendre le risque des chocs et des confrontations, repĂ©rer les liens et les divergences, refuser la neutralitĂ© et imprimer de sa marque, de ses partis-pris, comme un artiste de sa signature, l’exposition. Partout, l’intĂ©rêt de Szeemann pour la folie, les obsessions, les excès et les limites se laissent deviner. Il faut dire aussi que le sujet, la Belgique, s’y prêtait. Impossible, aurait dit Szeemann, d’imaginer une exposition intitulĂ©e « France visionnaire ».
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La mĂ©thode Szeemann, s’il y en a une ? Faire fi des chronologies, des catĂ©gories, des hiĂ©rarchies. Placer les vestiges du MusĂ©e du Slip de Jan Bucquoy face à une sculpture rĂ©aliste de Constantin Meunier. Surprendre, dynamiter, ne jamais laisser en repos, rĂ©vĂ©ler l’indicible, l’invisible, oser. « Je suis, Ă©crivait-il, pour l’artiste qui cultive l’anarchie (...) pour l’embuscade qur reprĂ©sente l’art (...)pour les mythologies individuelles(...) » Harald Szeemann, utopiste et visionnaire, n’aura pu assister au succès de sa dernière expostion, mais restera comme une rĂ©fĂ©rence majeure dans l’histoire de l’art contemporain.

Bruxelles n’est pas loin, il y a des promos sur les tarifs des trains en ce moment...l’aventure est aux BOZAR (sans les enfants) !

« La Belgique visionnaire, c’est arrivĂ© près de chez vous »
Jusqu’au 15 mai 2005
BOZAR, Palais des Beaux-Arts
Rue Ravenstein 23, Bruxelles
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, jeudi jusqu’à 21h
Lundi sur réservation pour les groupes
EntrĂ©e : 9,00 Euros/7,00 Euros/ 3,5 Euros
Catalogue : 10,00 Euros
www.bozar.be

Photos: Antoine Wiertz , "La belle Rosine", 1848, Coll. Privée
           Wim Delvoye, "Eddy", 1998, photographiĂ© lors de "Kritische Elegantie, Museum Dhont - Dhaenens, Deurle
             Berlinde De Bruyckere, "Jelle Luipaard", 2004, photo: Mirjam Devriendt
              George Ageagbo, "La colonisation", Installation (dĂ©tail) de l'exposition Forwart, centre culturel BBL, Bruxelles, 2000- Copyright: Vincent Everarts
               Wim Delvoye, "Cloaca-Turbo" (2003), mixed media, C-Arte (Prato)- Copyright: Wim van Egmond
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