« Un roman, c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin », écrivait Stendhal. Au théâtre, le miroir devient déformant, et c’est « au bord de l’eau » qu’il nous promène. Une escapade amusante de l’autre côté du rideau.
Pendant qu’il s’installe sur son siège, replie son manteau et feuillette le programme, le spectateur remarque que les acteurs sont déjà là, sur scène. Ils sont assis derrière une grande table, comme pour une conférence, deux micros sont placés devant eux, et ils tournent, tout en discutant, griffonnant parfois, les pages d’une imposante liasse de papier. On ne sait alors si le spectacle a déjà commencé, si les comédiens jouent déjà, ou s’ils n’ont pas encore revêtu leur rôle. Enfin, le noir tombe, et la pièce commence… du moins, on le croit. De fait, les deux personnages, assis derrière leur table, expliquent au public amusé, qu’ils vont lui lire leur dernière pièce, Au bord de l’eau. La lecture commence par une didascalie, qui décrit deux auteurs, assis derrière une grande table, comme pour une conférence…
Le ton est donné. Eve Bonfanti et Yves Hunstad nous embarquent dans un jeu vertigineux de miroir et d’imbrications dignes d’une poupée russe : l’intuition du spectateur était juste, la pièce avait déjà commencé, avant même qu’il ne soit arrivé. Et c’est une pièce où des auteurs vont lire une pièce dans laquelle des auteurs vont lire une pièce… Les deux comédiens seront donc alternativement – et parfois en même temps – les auteurs de la pièce (mais laquelle?), et les personnages ; ils mêlent ainsi lecture et commentaire. Illusion théâtrale, double énonciation, «quatrième mur»… Les deux comédiens dramaturges interrogent avec humour l’acte de création théâtrale. Et le public s’en donne à cœur joie.
Quand ils arrivent sur scène, leurs quatre personnages ne savent pas qui ils sont ; ils ne se connaissent pas, et pourtant, dans quelques instants l’on saura que Madame Simone est la mère de Marcel et de Josy, dont Henri, qui l’apprend en même temps que nous, est le fiancé. Ils vont passer un après-midi au bord de l’étang, au gré des envies des deux auteurs, dont on comprend assez vite qu’ils n’ont pas encore terminé la pièce, et qu’ils ne se sont pas encore accordés sur tout. Le spectateur lui aussi se laisse bercer, maintenant qu’il a compris en quoi consistait le jeu. Il sursaute cependant, lorsque les deux niveaux se rencontrent : lorsque l’un des auteurs se met à expliquer au personnage de Madame Simone que l’étang n’est pas un étang, mais une salle de théâtre, remplie de spectateurs… L’on rit encore de cette rencontre incongrue entre la salle et la scène.
Eve Bonfanti et Yves Hunstad forment un duo amusant et plein d’esprit, tantôt loufoque, tantôt sérieux. Car c’est à nos cerveaux qu’ils s’adressent : ils nous font rire, ou sourire, d’un jeu intellectuel et un peu vain, purement formel en somme. Un jeu gratuit, dont on se sait pas très bien où il nous mène. Au bord de l’eau est un spectacle qui, s’il a un début (reste à savoir lequel…), n’aura jamais de fin.
Au bord de l’eau, de et avec Eve Bonfanti et Yves Hunstad – Théâtre du Rond-point, du 17 janvier au 25 février.
Photos Philppe Delacroix.