L'approche concrète d'un théâtre poétique
Entre l'écriture de pièces pour adultes ou pour adolescents et l'action culturelle, Françoise du Chaxel nous confie son approche concrète du théâtre. Les hasards et les rencontres insufflent une poésie bien particulière à ses œuvres.
« J'aime bien que l'histoire me vienne au cours des rencontres que je fais (...) J'aime avant tout renvoyer à ces jeunes ce qu'ils m'envoient, ce qu'ils me donnent d'eux. Parce que, bien entendu, ils ne se livrent pas comme ça »
Françoise du Chaxel qui êtes-vous ?
Dites donc, vous parlez d'une question ! J'écris. Mais pour le théâtre seulement, je n'écris pas de romans. Je travaille par ailleurs au Théâtre de la Cité internationale à Paris. Ça fait trente ans que je suis dans des théâtres à des postes de relation publique ou de secrétaire générale, où je m'occupe beaucoup des rapports avec le public. Par ailleurs, je dirige la collection Théâtrales jeunesse apparue en septembre 2001 au sein des Editions théâtrales. Voilà.
Et vous-même, vous jouez ?
Non, non je ne suis pas du tout comédienne, ni metteur en scène, je suis toujours restée du côté de l'écriture.
Depuis quand écrivez vous pour le théâtre ?
J'ai dû commencer en 1985, 1986...
Est-ce l'écriture qui vous a amenée au théâtre ou le contraire ?
Non, c'est le contraire. Enfin, oui et non, parce que je crois que quand on écrit, c'est depuis toujours. En fait, ce sont les études universitaires qui m'ont amenée au théâtre. J'ai fait une thèse sur Eugène O'Neil, l'auteur qui a véritablement créé le théâtre américain. Puis les Editions Seghers m'ont demandée d'écrire sa monographie pour leurs collections Théâtre de tous les temps. Du coup je me suis mise à considérer cet auteur d'une façon plus concrète, en allant voir les metteurs en scène qui avaient monté ses pièces notamment. Ça m'a donné envie d'aller plus loin. J'ai commencé comme ça, un peu par hasard, à travailler dans des théâtres, jusqu'à aujourd'hui. Au cours de toutes ces années, j'ai lu beaucoup de pièces et évidemment tous les manuscrits qui nous arrivaient. Et puis un jour je me suis mise à écrire quelque chose qui était du théâtre.
L'Été des mangeurs d'étoiles, racontez-nous la naissance étonnante de ce texte...
La pièce a vraiment une histoire. Pour la première fois, un metteur en scène m'a fait une commande : un texte pour des lycéens à Suresnes, en région parisienne. Donc le deal était que je devais écrire pour qu'ils jouent le texte. Au début j'étais complètement terrorisée devant cette nouvelle expérience. Donc je les ai rencontrés six fois, pour les découvrir, les connaître. On a lu des textes contemporains ensembles, puis je leur ai fait faire des petits exercices d'écriture, des improvisations aussi.
Vous aviez une contrainte de sujet précis ?
Nous étions trois auteurs dans trois lycées différents à qui Jean-Claude Gal, le metteur en scène, avait passé cette commande. Il nous avait donné comme sujet un thème terrifiant : la solitude amoureuse des adolescents. Vous pensez bien que je ne leur ai pas dit sur le coup !
Comment avez-vous travaillé avec les lycéens ? Avez-vous écrit avec eux ?
Au bout de la troisième rencontre, je leur ai proposé l'histoire que j'imaginais et je leur ai demandé d'écrire chacun un petit monologue, en se mettant dans la peau d'un des jeunes du village. On avait déjà décidé que l'étranger pourrait venir de Turquie. Une des filles du groupe a écrit un très joli petit texte dans cet esprit : « J'arrive de Turquie et pour moi la France est un pays de liberté. » Du coup je me suis dit qu'au lieu d'un seul étranger, ce serait bien qu'il y ait une fille, une sœur, car du coup ça complexifierait les rapports avec le groupe. Puis je ne les ai plus vus pendant un mois et demi, deux mois, et j'ai écrit. J'avais récolté tout ce qu'on s'était dit entre nous. Je me suis documentée sur la Turquie. J'avais toute cette masse à la fois d'informations, mais aussi de tout ce que j'avais pu noter sur eux-mêmes, sur les ados que j'avais rencontrés.
Pourquoi ce lieu ? Pourquoi les vacances ?
Un peu au hasard. Je ne connais pas ce village. Ça se passe quelque part dans le Sud, l'été, pas trop loin de la mer, là où il y a des touristes, pendant les vacances. Et puis je ne sais pas, c'est venu comme ça... Quelquefois c'est mystérieux ce qui vient.
Quand la pièce a-t-elle été représentée ?
En 1993, ils l'ont jouée au Centre culturel de Suresnes. Déjà dix ans quand même ! Pourtant il est intéressant de constater qu'ensuite elle a été énormément jouée par de nombreux ateliers théâtre d'adolescents, et encore aujourd'hui, constamment. Donc l'histoire écrite pour un groupe donné à un moment donné, a complètement dépassé le cadre de départ. D'ailleurs, peu de temps après Suresnes, nous avons été invités au festival universitaire de Casablanca. Une expérience extraordinaire avec les lycéens, que de jouer cette pièce là-bas, devant un public marocain presque uniquement de garçons. Ça changeait complètement le regard qu'il y avait sur la pièce.
Comment la pièce a-t-elle été perçue à Casablanca ?
Je me rappelle que le garçon qui jouait Nedim, d'origine libanaise je crois, est venu me voir après la première représentation à Casablanca pour me dire : « Tu sais, c'est bizarre, les gens ils ne rient pas du tout aux mêmes endroits qu'à Suresnes et j'ai l'impression qu'ils rient toujours quand c'est moi qui suis en scène. » Il me demande pourquoi, alors moi je lui conseille d'aller discuter un peu avec le public. Les jeunes Marocains lui ont dit qu'en effet, son personnage les faisait rire parce qu'ils se reconnaissaient. C'était une défense bien naturelle.
Les deux jeunes étrangers, Selma et Nedim, arrivés dans le village, vous ont-ils été inspirés par certains lycéens avec lesquels vous avez travaillé ?
Oui, parce que par exemple ce garçon qui jouait Nedim était tout à fait ça. Il était d'une beauté extraordinaire et il était très renfermé comme ça, il avait un côté très réservé. Pour Selma, ce n'était pas une orientale qui jouait, mais elle avait aussi une sorte d'intensité très forte. Et pour les autres personnages ?
Et pour les autres personnages ? C'est vrai qu'en écrivant j'ai beaucoup pensé à qui était qui. Certains étaient vraiment inspirés par un tel ou un tel. D'autres moins. J'aime bien que l'histoire me vienne au cours des rencontres que je fais. J'aime avant tout renvoyer à ces jeunes ce qu'ils m'envoient, ce qu'ils me donnent d'eux. Parce que, bien entendu, ils ne se livrent pas comme ça. Observer, aller avec eux au café pour les entendre discuter, c'est aussi ça les connaître, c'est essayer de débusquer les petits détails... Souvent on m'a demandé pourquoi je ne faisais pas d'écriture collective. Je pense qu'en essayant de retranscrire les dires de chacun, ils ne se dévoileraient pas. J'en suis sûre même ! Donc moi je construis les personnages sur ce que les jeunes ont laissé paraître, mais dont ils n'ont pas forcément conscience. Je trouve ça plus intéressant. On m'a demandé par la suite de renouveler l'expérience. Jamais je ne prévois d'avance ce que je vais écrire. Donc l'histoire est forcément à chaque fois différente parce que les endroits et les imaginaires sur lesquels elle se base sont uniques.
Vous trouvez que c'est une responsabilité difficile justement dans le respect de la vérité ?
C'est une responsabilité. Pour L'Été des mangeurs d'étoiles, comme c'était la première fois, j'avais très peur quand je leur ai envoyé la pièce finie. Est-ce qu'ils ne vont pas se sentir trahis, est-ce qu'ils ne vont pas trouver que je leur ai pris trop de choses justement ? Après cette première aventure, je savais que je pouvais le faire, tout en me sentant vraiment responsable par rapport à eux. C'est pour ça que je ne veux surtout pas dans l'écriture elle même, faire du « théâtre réalité », c'est-à-dire prendre leurs paroles avec tous les clichés courants des adolescents. Parce que, tout en les respectant dans leurs sentiments, il est plus intéressant de trouver une traduction poétique de leur langage.
Effectivement, il en ressort un discours très poétique. Pensez-vous qu'il s'accorde vraiment avec les générations d'aujourd'hui ?
Oui justement, il est joué dans des ateliers aujourd'hui encore. L'an dernier par exemple, plusieurs classes d'un lycée ont travaillé sur le texte et m'ont demandée de venir les voir. Je me suis étonnée parce que la pièce leur parlait complètement. Pourtant c'étaient des classes de lycées professionnels avec énormément d'élèves dont la langue maternelle n'était pas forcément le Français. En fait, ils étaient tout à fait conscients qu'ils ne parlaient pas comme ça, mais ils avaient envie de s'approprier cette langue-là, qu'ils comprenaient.
Les lycéens de la pièce se sont-ils reconnus dans cette poésie ? Ça a-t-il révélé des réactions de leur part ?
Oui. Quand ils me posaient des questions sur le langage du texte, je leur expliquais que lorsqu'ils se laissent un peu aller, c'est-à-dire qu'ils lâchent leurs personnages et leurs langues de tous les jours, ils ont un langage poétique. En tout cas ils l'ont dans leurs têtes, et moi c'est ça que j'ai envie de rendre. Pas écrire du quotidien. J'ai envie tout le temps de décoller de ça.
S'en sont-ils servis ? Est-ce que ça les a transporté pour jouer la pièce ?
En tout cas ils ont complètement adopté cette langue. À aucun moment je n'ai eu de refus ou de remarques sur la façon dont je les faisais parler. Donc je me dis que ça doit bien correspondre à un désir aussi de décoller de la réalité.
Le texte pose beaucoup de questions, mais l'intrigue n'y répond pas forcément. Que devient Nedim ? Selma survit-elle à cette histoire d'amour, amour qui lui était jusqu'alors interdit ? Vous avez la réponse vous ?
Non je n'ai pas du tout la réponse. Là, dernièrement, il y a une classe dans un lycée à Paris, qui travaille sur le texte. Ils voulaient savoir à tout prix ce que devenait Nedim. Moi je leur ai dit : « Je ne sais pas, c'est à vous de trouver. » Je crois qu'au théâtre, cette idée de mystère est très importante. Si on dit tout, le spectateur se repose.
Pensez-vous en ce sens que les mots sont seulement un prétexte à l'intelligence du texte ? En d'autres termes, les mots peuvent-ils être facilement remplacés, ne servant que de support à l'émotion exprimée ?
Non, je pense qu'au théâtre, les mots sont très très importants, c'est-à-dire que dans un roman, le lecteur fait ce qu'il veut, il peut s'arrêter en route, il peut revenir en arrière, il peut sauter des pages, ça n'a pas d'influence vraiment, tandis que quand vous écrivez du théâtre, votre spectateur, vous devez l'accrocher constamment, il ne doit pas relâcher. Chaque mot est extrêmement important. Bernard-Marie Koltès disait : « J'écris du théâtre parce que c'est ce qu'il y a de plus difficile, chaque mot doit avoir son poids juste, son rythme juste. » Et c'est vrai qu'au théâtre, on ne peut pas se permettre les fioritures, les digressions, parce qu'il faut sans arrêt qu'il y ait une sorte de suspens. Moi j'écris très lentement en refaisant et en refaisant, jusqu'à ce que je trouve le rythme juste ou le mot juste. Il y a quelque chose aussi de très important au théâtre, c'est de ne pas être dans l'explication des phrases. Il faut suggérer.
Quelle place est donnée au théâtre dans la littérature selon vous ?
Je crois que le théâtre a une place à part. C'est de la littérature aussi mais il a une particularité : il a un partenaire immédiat qui est le spectateur, quelqu'un d'exigeant qui peut très bien s'endormir, sortir... On a une vraie responsabilité par rapport à ça. Moi je lis énormément de manuscrits. Au bout de quelques pages, je sais si c'est du théâtre ou pas : il peut y avoir un très bon romancier par exemple qui ne sache pas écrire du théâtre. Donc ce n'est pas une question de qualité mais de spécificité.
Quelle place lui est donnée parmi les jeunes ?
Pas assez importante. Moi je travaille souvent avec des adolescents dans des ateliers d'écriture par exemple. Eux n'ont aucun problème avec le théâtre contemporain. Ils lisent ces textes facilement, car au moins ils se sentent concernés. Y compris dans des classes difficiles, qui ne sont pas littéraires, ils accrochent très bien. Dommage que le théâtre d'aujourd'hui ne soit pas plus utilisé dans l'enseignement.
Vous ressentez qu'ils veulent autre chose ?
Je ne sais pas s'ils veulent autre chose. Je crois qu'ils ne savent pas encore ce qu'ils veulent, ce qu'ils attendent exactement, mais quand on leur propose bien sûr que ça les intéresse. Et ils savent très bien faire la différence.
Avez-vous des projets en cours ?
J'en ai fait un certain nombre sur ce modèle-là et j'ai décidé de faire une pause car je ne voulais pas devenir la spécialiste du théâtre adolescent. Mais cette année on m'a proposé un projet un peu différent et en même temps qui m'intéresse bien. La Maison du geste et de l'image, à Paris, envoie pleins d'artistes dans les lycées, pour faire des ateliers avec des jeunes. Elle a demandé à dix auteurs, dont moi, de suivre un atelier qui se faisait avec un autre intervenant. Moi je suis avec une cinéaste. Le but est de donner les impressions qu'on ressent nous, en tant qu'écrivains, d'avoir assisté à ces ateliers, tout au long de l'année. Finalement, j'ai choisi comme moyen d'écriture de faire parler ces jeunes que j'ai suivis, dans un lycée difficile du XXe arrondissement. Il en résulte une vingtaine de petits monologues.
Propos recueillis par
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