Search - Minitek Discussions
Search - EasyDiscuss
Search - Ignite Gallery
Search - Categories
Search - Contacts
Search - Content
Search - News Feeds
Search - Web Links
Search - Tags
Search - Easy Blog

​Une Nuit Couleur Madras

​Une Nuit Couleur Madras

Une nuit semblable à toutes les autres, depuis plusieurs semaines.Comme une fuite en avant, loin du jour étouffant et de ses torpeurs.Une nuit noire, épaisse, parsemée seulement de quelques anciens lampadaires à la lueur jaunie par le temps.Mais une nuit faite de couleurs, d'eaux-de-vie, de douceur et surtout de bruits.Une nuit rompue par une étrange atmosphère mêlant chaleur, clameur, et instants de magie.Partout résonne une musique ensoleillée, au rythme ensorcelant.Tout commence par le bruit sourd des claquements des fouets aux formes de serpent sur le sol. Tels des coups de feu qui résonnent, symbole de la souffrance des esclaves.Les jeunes garçons aux allures d'enfants sauvages arpentent les rues, vêtus de simples feuillages. Le corps couvert de peinture blanche.Ainsi débute la grande parade nocturne.

Puis c'est au tour de l'enfant au masque de singe. Il balance son encensoir d'avant en arrière, enfumant tantôt la foule amoncelée sur les trottoirs défraîchis, tantôt le défilé féerique aux aspects d'irréel de ce carnaval légendaire.

Les cris, les chants et les danses lascives, sont toujours plus empreints de ferveur et d'harmonie illuminée.

Chacun rivalise d'inventivité afin d'offrir une prestation artistique toujours plus spectaculaire. Toujours plus intense. Tropicale.

Les rues deviennent alors pistes de danse. Au son des tambours, chaque battement de coeur se cale sur la même cadence. Il devient alors impossible de rester immobile. Comme aspiré dans ce tourbillon de troubles aux plus inextricables visions.

Les corps se trémoussent, s'entrechoquent.

Parfois pris de soubresauts incontrôlables, ils semblent avoir perdu l'esprit, pour ne laisser place qu'à la danse. C'est alors, à ce moment-là, que les couleurs se confondent dans une explosion de fureur et de fête. Pour la nuit entière.Au réveil, Basse-Terre est encore imprégnée de fumée et de farandoles.Le plus souvent d'alcool et de rêves d'été.On peut encore sentir ses parfums enivrés que, déjà, l'aube se profile.C'est ainsi toute la ville qui s'anime.Il est pourtant tôt et elle s'éveille à peine. Encore endolorie par une nuit agitée.Mais très vite, le sol devient brûlant et la chaleur de plomb.

Partout, des couleurs criardes. Fruits, épices, senteurs, tout se mélange dans un concert de douceurs toujours plus exaltantes. Partout, chacun tourne, vire, négocie, tente d'obtenir le meilleur prix.Tout cela, dans une cacophonie presque mystique.Pour eux, une scène de marché quotidienne, pour nous, un spectacle de l'inattendu.Sous une vaste halle de bois qui s'étend jusqu'au front de mer, de larges étals colorés forment un océan sans fin de délices, paradis ensoleillé de nos cinq sens.Fruits de la passion, mangues, papayes, goyaves, corossols, et autres fruits exotiques semblent appeler notre toucher, dans une valse aussi sensuelle que sucrée.Véritable gorgée de soleil. Profusion de denrées antillaises sur tissus madras acidulés.C'est bien là une ville des Caraïbes, où le blanc des maisons coloniales tranche avec le bleu du ciel. Où les rayons de soleil répondent aux verdures des balcons.Une ville fertile, couronnée de son volcan nourricier noyé dans les brumes accablantes. Parfois violent, souvent bienfaiteur, entre la ville et son volcan, c'est une histoire d'amour autant qu'une histoire de peurs. Histoire d'une nature à la fois dense, sauvage, indomptable, à la faune inédite comme à la flore luxuriante.

Et puis, il y a le rhum, toujours. Subtil nectar qui guérit de tout. Des maux physiques, des maux d'amour. Des maux, tout court. Breuvage incandescent grâce auquel on voyage au pays de l'impertinence et du plaisir. Qui procure, outre l'ardeur, des croyances en un meilleur avenir.Il est vrai, qu'au premier regard, Basse-Terre n'a de France que les panneaux et les drapeaux des mairies.

Elle est une ville dans laquelle les habitants ont la couleur de l'Afrique. Un savant mélange de mélanine et de chaleur dans le sang.Une ville où les très jeunes garçons doivent porter les cheveux longs. Une ville où les grands-parents racontent encore la violente aventure passée de leurs ancêtres et des colons. Ils racontent avant tout une histoire marquée par la douleur et le ressentiment. Une Histoire forte qui a transformé l'île autant que sa société. Une société, à la tradition orale et à l'héritage chargé, devenue alors matrifocale, mais non moins fière et toujours plus enflammée.Ici, les tenues légères sont de rigueur et la couleur du deuil est à proscrire. Epaules dénudées, jambes interminables et chevelure lissée, sûres d'elles, les femmes imposent aux hommes, un jeu de séduction perpétuel.C'est surtout cela qui transparaît d'eux : une inépuisable envie de charmer, tant par le corps que par les mots. Des mots suaves, qui glissent lentement dans une langueur charnelle.Une passion de vivre inégalable, une façon d'être et un flegme insolent, une façon de penser inébranlable, sur cette petite île, tout est résolument différent.Ce qui compte, c'est la saveur de vie. Avant tout. Au jour le jour. Au fil des nuits.Peu importe ce que sera demain puisque l'on vit aujourd'hui. Une philosophie caribéenne. Un carpe diem à la guadeloupéenne.

Seulement, ces multiples merveilles pousseraient presque à oublier le côté sombre de la ville : les fumeurs de crack, vêtus de haillons, aux cheveux roussis, au visage creusé et aux dents noircies, qui déambulent, l'air hagard, à la recherche du moindre centime. Du moindre résidu de cocaïne.On parviendrait presque à oublier les maisons abandonnées de propriétaires ayant rejoint la métropole, davantage en quête de sécurité financière que de saisons dorées.Elles nous font presque oublier la vie chère et cette misère, que même les décors idylliques ne parviennent plus à masquer.Car ce que l'on voudrait retenir, ce sont les sourires, l'accent traînant, et ce soleil, toujours d'été.Car oui, au milieu de l'Océan, on trouve encore quelques couleurs, un bout de terre, et de l'espérance.Au milieu de l'Océan, reste encore une douce folie, un bout de France.
​Ça sent le Rhum et le Tabac
New-York, La Nuit d'Après
 

Commentaires (0)

There are no comments posted here yet

Ajouter vos commentaires

Posting comment as a guest. Sign up or login to your account.
Pièces jointes (0 / 3)
Share Your Location
Tapez le texte présenté dans l'image ci-dessous. Pas clair?

Nos journalistes

Newsletter

Au sujet de La Factory

La Factory est l'un des plus anciens webzines de la planète avec nombre de refondations au fil des années. La partie "journal' est réalisée par des ami-associés-journalistes qui se partageront les bénéfices. Vous êtes les bienvenus pour nous rejoindre, quelle que soit votre spécialité. Notre second projet ? changer le monde. La plateforme de blog, dépourvue de publicité et strictement à but non lucratif doit regrouper des milliers de bloggeurs exclusivement de gauche progressiste, du monde entier et dans toutes les langues.